vendredi 7 mai 2021

Ne te laisse pas leurrer par les rêves...


Nausicaa. L'autre Odyssée, par Bepi Vigna et Andrea Serio,
traduit de l'italien.
Le pendant féminin de celle d'Homère, dans un style graphique qui m'a rappelé certains artistes du Novecento. 

mercredi 14 avril 2021

A Golden Age

This was a Golden Age, a time of high adventure, rich living, and hard dying... but nobody thought so. This was a future of fortune and theft, pillage and rapine, culture and vice... but nobody admitted it. This was an age of extremes, a fascinating century of freaks... but nobody loved it.
Alfred Bester, The Stars my destination, 1956. Prologue.

C'était un Âge d'Or, une époque de grande aventure, de belle et longue vie... mais personne ne partageait cette opinion. C'était un futur de hasard et de vol, de pillage et de rapine, de culture et de vice... mais personne ne voulait l'admettre. C'était une ère des extrêmes, un siècle fascinant de monstres... mais personne ne l'aimait.
Alfred Bester, Destination les étoiles, 1956. Prologue.

Les toutes premières phrases du livre. Excellente introduction ! On pourrait croire qu'il évoque la période actuelle.

 

mardi 13 avril 2021

La Centauresse de Diomède

Facture art déco et inspiration symboliste, l'œuvre est superbe.
 
Il s'agit d'une gravure réalisée par Henry Chapront pour le frontispice de l'édition de 1921 du roman de Rémy de Gourmont, Les Chevaux de Diomède (éditions La Connaissance).
On y note l'influence cubiste et surtout ces roses, motif typique et récurrent des années 20. Leur floraison foisonnante envahit alors tous les domaines des arts décoratifs (menaçant d'en étouffer quelques-uns).
Quant au roman de Gourmont, il figure parmi les nouveaux ajouts du site gutenberg.org où je vous invite à vous rendre si l'ouvrage vous intéresse.
Gourmont n'avait pas l'esprit dans sa poche et le livre est truffé de remarque pertinentes, et surtout impertinentes, sur nombre de sujets, comme par exemple, l'immense pouvoir de la littérature :
 
…par des lectures choisies avec soin,
lentes et méditées, on peut recréer son existence
avec une facilité presque mauvaise.
 
Ou cette tirade qui, au temps des émoticones, prend des allures prophétiques :
Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, froid ; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera parfaitement tout son génie.

 

lundi 12 avril 2021

Belle du Seigneur

 
Belle du Seigneur est une œuvre magistrale, une lente et profonde étude de mœurs, à la fois comédie et drame, avec tout un tas de variations sur le jeu social, l'amour, le désamour, l'apparence… C'est tour à tour hilarant et sombre, tragique et ridicule, poignant, beau... gigantesque. Je l'aie lue en quinze jours et je n'arrive toujours pas à y croire. Avant elle, je pensais même avoir définitivement perdu le goût de la lecture car, ces derniers temps, rares étaient les livres, même courts, que je parvenais à terminer. L'ennui me saisissait longtemps avant la fin. J'en étais même venue à me demander s'il était si important que cela de connaître la fin d'un livre. Avec celui-là, la fin devient une obsession majeure du lecteur qui se demande bien où de pareils sentiments vont conduire nos deux amoureux, la Belle et son Seigneur.
J'ai trouvé, sur internet, d'autres témoignages de personnes qui l'ont lue à toute allure aussi. Cette œuvre vous happe, vous fascine, vous transcende puis vous broie, mais vous en redemandez, et vous en ressortez pantelant. Ce n'est plus de la lecture, c'est une expérience mystique.

 

dimanche 11 avril 2021

"Les Jardins statuaires", Jacques Abeille, 2010

 
L'idée de départ du livre, celle d'une contrée où les statues poussent comme des plantes dans un monde de jardins clos, est tellement fantastique qu'elle suffirait presque à elle seule à faire un roman qui mérite le détour, mais elle est si bien exploitée, et le livre écrit avec tant de subtilité et d'art, que notre périple dans les jardins se mue en sorte de parcours initiatique, d'expérience philosophique. C'est mystérieux, captivant, totalement inédit. C'est l'histoire d'un monde arrêté, d'une civilisation sur son déclin. C'est une œuvre totalement inclassable, superbe, et dont l'univers rappelle un peu celui de Julien Gracq.
Maintenant que notre monde est tellement connu, sillonné, uniformisé et formaté, la littérature reste le seul continent dont on puisse encore attendre des expériences et des sensations inédites. C'est du moins ce que j'ai pensé en découvrant cette œuvre magistrale.

 

jeudi 1 avril 2021

"La Tête coupable", Romain Gary, 1968

"Cohn, qui ne s'appelait pas Cohn et n'était pas américain, rêvait de rivaliser d'insouciance cynique avec ces aventuriers espagnols du siècle d'or que l'on appelait picaros… […] C'était de joyeux profiteurs, sans foi ni scrupules, parasites du pouvoir sous toutes ses formes : rois, seigneurs, Église, bourgeois, gendarmes, armée. Cohn rêvait de les égaler, de retrouver cette veine vivifiante et saine d'insouciance et de rire moqueur. Malheureusement, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à l'authenticité et se sentait un imposteur : il reconnaissait au fond de ses fourberies et de son tumulte intérieur un insupportable bêlement idéaliste. C'était bien la peine de fuir à Tahiti : il portait le poids du monde sur ses épaules partout où il allait et le poids était écrasant. "
Qui est l'individu qui se cache sous le nom d'emprunt de Gengis Cohn et mène une vie de débauche à Tahiti ? Et quel passé honteux tente-t-il d'oublier dans l'alcool et les bras de sa vahiné ?
 
Cynique, impertinent, politiquement incorrect, truffé de remarques inoubliables, et hilarant de bout en bout, La Tête coupable est une des œuvres les plus lucides et brillantes jamais écrites sur ce ramassis de faux-semblants, d'hypocrisies et d'aberrations qu'on appelle pompeusement la "civilisation".

 

samedi 6 février 2021

Au Café (La Rotonde) 1914

AU CAFÉ (La Rotonde) 1914

Joueurs, tous - ou dessinateurs - le soir. La journée ils sont peintres-indépendants : cubistes, futuristes, extrémistes, pointillistes, chiméristes.
Celui-ci a un chapeau haut de forme ; cet autre, pas de chapeau du tout. C'est la foire aux langues : on parle à droite hollandais, à gauche allemand, en avant espagnol, en arrière anglo-américain.
*
Une femme de Rops, pâle, grande bouche barrant un nez long, fume sous un chapeau à brides.
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Mimi pinson joue aux échecs avec Rolla
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Une tête glabre d'empereur romain.
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Un "frisé du Montparno", casquette à carreaux et cravate rouge, se ballade les mains dans les poches, à la recherche de qui, de quoi ? Évitez de lui confier sa bourse.
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Oh le joli petit inverti, là-bas, dans le coin, avec sa figure de mignon souffreteux !
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Blondinette, un panier à salade renversé sur la tête, le nez en trompette, fait la moue. Qu'y a-t-il, chère enfant ?
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Une Egyptienne sortie de son sarcophage !
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Deux Américaines laides boivent des rivières de thé et fument inlassablement.
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Un long, long hidalgo. Sa très arrière-grand'mère à fait une politesse à un Maure.
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Une gazelle effarouchée, aux longs yeux, aspire par une paille un liquide opalescent. Puis elle parle avec volubilité.
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"Un Corse à cheveux plats" rêve, tête pâle "que des rêves d'artistes emplissent de merveilles". Il agite doucement une grenadine au kirsch.
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Quatre femmes seules ! Une Académie de femmes sans peintre.
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De quelle steppe d'Asie vient donc cette Toungouse qui marche à grands pas, un bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux yeux ?
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Eh là, la fille au bonnet napolitain ; pourquoi es-tu si laide, avec des chairs flasques ee blêmes, pustulées ?
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Vulcain "boiteux quant au pied" cherche une place introuvable à cette heure, tandis qu'un muletier andalou, à bottes courtes, chapeau à larges ailes, se penche sur l'épaule d'un clown muet.
*
Cette fille aux dents cassées se regarde dans la glace ;
*
Un tout jeune Wilhelm Meister, rose, joufflu, petits yeux, toujours riant, fait ses années d'apprentissage.
*
Petite négresse. Bonnet de foulard sur la tête d'où s'échappe une mousse noire de cheveux. Petit naseau fin sur une grosse bouche. Un air hardi et un corps souple, enveloppé dans un ample manteau. Elle fait une courte apparition, lance quelques mots au vol vers une table, et s'enfuit en riant.

Georges MATISSE
Publié, in Les Marges, tome XVIII, n°70, 15 février 1920.

 

mardi 2 février 2021

La Critique littéraire, artistique et musicale (II)

Mais la critique, appliquée aux œuvres du passé, est nécessairement historique. Pour exercer sa double fonction, d'analyse et de jugement, elle doit sans cesse faire appel à l'histoire. L'analyse des œuvres n'est possible que si on les rattache à des traditions de style qui les expliquent en partie, à une technique générale souvent très différente de la nôtre. Une des tâche principales de la critique est de refaire en quelque sorte l'œuvre avec l'auteur lui-même. Comment y parvenir si l'on ne se met pas d'abord dans l'état d'esprit et dans les habitudes artistiques du temps ? Quant aux jugements, ils doivent prendre fréquemment la forme de comparaisons, marquer en quoi un artiste continue ceux qui le précèdent, annonce ceux qui le suivent, ou se distingue des uns ou des autres. Même les jugements qui prétendent déterminer sans considération de temps la valeur en quelque sorte absolue des œuvres d'art, ou du moins de ce qui reste en elles de vivant pour nous, même ces jugements qui se donnent pour purement esthétiques, gagnent à être éclairés, sinon toujours confirmés, par les témoignages des contemporains.
Paul-Marie Masson, L'Opéra de Rameau, M. Laurens Editeur, 1930 ; "Préface", p. 1. 

lundi 1 février 2021

La Critique littéraire, artistique et musicale (I)

Rien ne me paraît plus ridicule qu'un idéal en matière de critique. Vouloir rapporter toutes les œuvres à une œuvre modèle, se demander si tel livre remplit telles et telles conditions, est le comble de la puérilité à mes yeux. Je ne puis comprendre cette rage de régenter les tempéraments, de faire la leçon à l'esprit créateur. Une œuvre est simplement une libre et haute manifestation d'une personnalité, et dès lors je n'ai plus pour devoir que constater quelle est cette personnalité. Qu'importe la foule ? J'ai là, entre les mains, un individu ; je l'étudie pour lui-même, par curiosité scientifique. La perfection à laquelle je tends est de donner à mes lecteurs l'anatomie rigoureusement exacte du sujet qui m'a été soumis. Moi, j'aurai eu la charge de pénétrer un organisme, de reconstruire un tempérament d'artiste, d'analyser un cœur et une intelligence, selon ma nature ; les lecteurs auront le droit d'admirer ou de blâmer selon la leur.
Émile Zola, "Germinie Lacerteux", in Le Salut public de Lyon, 23 Janvier 1865.

jeudi 8 octobre 2020

dimanche 23 septembre 2018

.... pour que le banal livre son secret

il doit d’abord être mythologisé

J. Rancière, L’inconscient esthétique, Galilée, Paris, 2001, p. 38.

jeudi 5 juillet 2018

... comme c'est étrange...

"...comme c'est étrange, il suffit qu'une idée noble et généreuse atteigne à la démesure pour qu'elle devienne aussitôt étroitesse d'esprit."
Romain Gary, Lady L.

lundi 2 juillet 2018

L'Intruse


"Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que personne l'ait invitée."
Pierre Louÿs, Le Roi Pausole.

dimanche 1 juillet 2018

Rêves

"Il convient peut-être de nous fier aux rêves qui nous projettent au-delà de nos limites."
Jacques ABEILLE, Les Barbares, 2011

vendredi 8 juin 2018

Le Chat qui...


Cette semaine, j'ai effectué une petite plongée dans la sympathique série du "Chat qui..." de Lilian Jackson Braun.
Elle met en scène Jim Qwilleran, un ancien journaliste devenu riche par héritage, et ses deux compagnons de vie, Kao K'o Kung, dit Koko, et Yom Yom, un couple de chats siamois. Leurs aventures se déroulent dans le nord des Etats-Unis, à Pickax, une  petite bourgade du comté de Moose, ou dans ses environs, mais la plupart du temps dans de petites villes de campagne ou dans des endroits perdus.
Les livres valent plus pour l'ambiance que pour les enquêtes elles-mêmes. Jim Qwilleran se contente de s'installer dans des habitations originales, de promener sa grosse moustache dans des lieux typiques, de jouer les philanthropes et de lire de bons bouquins. Le véritable enquêteur de l'histoire, c'est Koko.
On retrouve dans cette série tout ce qui fait le charme des enquêtes de la célèbre Miss Marple. C'est une lecture particulièrement addictive, parfaite pour les vacances.

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Le chat qui connaissait Shakespeare, 10/18 n°2246
Le Chat qui connaissait un cardinal 10/18, n°2401
Le Chat qui déplaçait des montagnes, 10/18, n°2447

lundi 4 juin 2018

Karen Viggers, "La Mémoire des embruns"


Mary, une femme âgée et malade, reçoit une mystérieuse lettre qui la bouleverse et lui fait avancer son départ pour Bruny, une île située au sud de la Tasmanie où autrefois elle a été l’épouse du gardien de phare (d’où le titre anglais, The Lightkeeper’s Wife). C’est sur un bout de côte sauvage, dans un cottage isolé, qu’elle veut renouer avec son passé et ses souvenirs en attendant la mort. Au programme, nostalgie et description des paysages…
Que c’est long ! Que c’est lent !
Je suis arrivée à la page 296, soit à peu près à la moitié, plus épuisée encore que la vieille Mary qui en est toujours à se demander ce qu’elle va faire de cette maudite lettre.
Allégé de 200 ou 300 pages, débarrassé des scènes et des détails inutiles, le roman serait parfait, car il n’est pas mal écrit et possède un certain charme. Le problème n'est pas tant la longueur que le fait qu'une bonne partie de son contenu ne présente pas grand intérêt.
C'est peu stimulant au point de vue intellectuel et donc assez rapidement ennuyeux.
Karen VIGGERS, La Mémoire des embruns, Le Livre de Poche, 2015, 571 p.