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lundi 12 avril 2021

Belle du Seigneur

 
Belle du Seigneur est une œuvre magistrale, une lente et profonde étude de mœurs, à la fois comédie et drame, avec tout un tas de variations sur le jeu social, l'amour, le désamour, l'apparence… C'est tour à tour hilarant et sombre, tragique et ridicule, poignant, beau... gigantesque. Je l'aie lue en quinze jours et je n'arrive toujours pas à y croire. Avant elle, je pensais même avoir définitivement perdu le goût de la lecture car, ces derniers temps, rares étaient les livres, même courts, que je parvenais à terminer. L'ennui me saisissait longtemps avant la fin. J'en étais même venue à me demander s'il était si important que cela de connaître la fin d'un livre. Avec celui-là, la fin devient une obsession majeure du lecteur qui se demande bien où de pareils sentiments vont conduire nos deux amoureux, la Belle et son Seigneur.
J'ai trouvé, sur internet, d'autres témoignages de personnes qui l'ont lue à toute allure aussi. Cette œuvre vous happe, vous fascine, vous transcende puis vous broie, mais vous en redemandez, et vous en ressortez pantelant. Ce n'est plus de la lecture, c'est une expérience mystique.

 

dimanche 11 avril 2021

"Les Jardins statuaires", Jacques Abeille, 2010

 
L'idée de départ du livre, celle d'une contrée où les statues poussent comme des plantes dans un monde de jardins clos, est tellement fantastique qu'elle suffirait presque à elle seule à faire un roman qui mérite le détour, mais elle est si bien exploitée, et le livre écrit avec tant de subtilité et d'art, que notre périple dans les jardins se mue en sorte de parcours initiatique, d'expérience philosophique. C'est mystérieux, captivant, totalement inédit. C'est l'histoire d'un monde arrêté, d'une civilisation sur son déclin. C'est une œuvre totalement inclassable, superbe, et dont l'univers rappelle un peu celui de Julien Gracq.
Maintenant que notre monde est tellement connu, sillonné, uniformisé et formaté, la littérature reste le seul continent dont on puisse encore attendre des expériences et des sensations inédites. C'est du moins ce que j'ai pensé en découvrant cette œuvre magistrale.

 

jeudi 1 avril 2021

"La Tête coupable", Romain Gary, 1968

"Cohn, qui ne s'appelait pas Cohn et n'était pas américain, rêvait de rivaliser d'insouciance cynique avec ces aventuriers espagnols du siècle d'or que l'on appelait picaros… […] C'était de joyeux profiteurs, sans foi ni scrupules, parasites du pouvoir sous toutes ses formes : rois, seigneurs, Église, bourgeois, gendarmes, armée. Cohn rêvait de les égaler, de retrouver cette veine vivifiante et saine d'insouciance et de rire moqueur. Malheureusement, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à l'authenticité et se sentait un imposteur : il reconnaissait au fond de ses fourberies et de son tumulte intérieur un insupportable bêlement idéaliste. C'était bien la peine de fuir à Tahiti : il portait le poids du monde sur ses épaules partout où il allait et le poids était écrasant. "
Qui est l'individu qui se cache sous le nom d'emprunt de Gengis Cohn et mène une vie de débauche à Tahiti ? Et quel passé honteux tente-t-il d'oublier dans l'alcool et les bras de sa vahiné ?
 
Cynique, impertinent, politiquement incorrect, truffé de remarques inoubliables, et hilarant de bout en bout, La Tête coupable est une des œuvres les plus lucides et brillantes jamais écrites sur ce ramassis de faux-semblants, d'hypocrisies et d'aberrations qu'on appelle pompeusement la "civilisation".

 

samedi 6 février 2021

Au Café (La Rotonde) 1914

AU CAFÉ (La Rotonde) 1914

Joueurs, tous - ou dessinateurs - le soir. La journée ils sont peintres-indépendants : cubistes, futuristes, extrémistes, pointillistes, chiméristes.
Celui-ci a un chapeau haut de forme ; cet autre, pas de chapeau du tout. C'est la foire aux langues : on parle à droite hollandais, à gauche allemand, en avant espagnol, en arrière anglo-américain.
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Une femme de Rops, pâle, grande bouche barrant un nez long, fume sous un chapeau à brides.
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Mimi pinson joue aux échecs avec Rolla
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Une tête glabre d'empereur romain.
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Un "frisé du Montparno", casquette à carreaux et cravate rouge, se ballade les mains dans les poches, à la recherche de qui, de quoi ? Évitez de lui confier sa bourse.
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Oh le joli petit inverti, là-bas, dans le coin, avec sa figure de mignon souffreteux !
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Blondinette, un panier à salade renversé sur la tête, le nez en trompette, fait la moue. Qu'y a-t-il, chère enfant ?
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Une Egyptienne sortie de son sarcophage !
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Deux Américaines laides boivent des rivières de thé et fument inlassablement.
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Un long, long hidalgo. Sa très arrière-grand'mère à fait une politesse à un Maure.
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Une gazelle effarouchée, aux longs yeux, aspire par une paille un liquide opalescent. Puis elle parle avec volubilité.
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"Un Corse à cheveux plats" rêve, tête pâle "que des rêves d'artistes emplissent de merveilles". Il agite doucement une grenadine au kirsch.
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Quatre femmes seules ! Une Académie de femmes sans peintre.
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De quelle steppe d'Asie vient donc cette Toungouse qui marche à grands pas, un bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux yeux ?
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Eh là, la fille au bonnet napolitain ; pourquoi es-tu si laide, avec des chairs flasques ee blêmes, pustulées ?
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Vulcain "boiteux quant au pied" cherche une place introuvable à cette heure, tandis qu'un muletier andalou, à bottes courtes, chapeau à larges ailes, se penche sur l'épaule d'un clown muet.
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Cette fille aux dents cassées se regarde dans la glace ;
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Un tout jeune Wilhelm Meister, rose, joufflu, petits yeux, toujours riant, fait ses années d'apprentissage.
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Petite négresse. Bonnet de foulard sur la tête d'où s'échappe une mousse noire de cheveux. Petit naseau fin sur une grosse bouche. Un air hardi et un corps souple, enveloppé dans un ample manteau. Elle fait une courte apparition, lance quelques mots au vol vers une table, et s'enfuit en riant.

Georges MATISSE
Publié, in Les Marges, tome XVIII, n°70, 15 février 1920.

 

lundi 31 octobre 2016

Joyeux Halloween !


Même si Halloween ne fait guère partie des traditions locales, cette fête offre au moins le grand avantage de me permettre de mettre en avant quelques clichés difficilement exploitables en temps normal.
Il s'agit de l'une des marionnettes confectionnées par Maurice Sand, le fils de la grande George, et qui sont exposées dans la propriété familiale de Nohant.
Plusieurs œuvres de Maurice sont disponibles sur le site Gallica, notamment  Le Théâtre des marionnettes dont une des pièces s'intitule "Balandard aux Enfers". J'imagine bien cet inquiétant personnage hantant un endroit de ce genre.

 

jeudi 18 février 2016

La Bibliothèque de Fernando Pessoa

 
Rien n'est plus amusant et édifiant, quand on entre dans une maison pour la première fois, que de découvrir la bibliothèque. Une rangée de livres sur une étagère en dit plus sur l'occupant des lieux, sa personnalité et ses goûts, qu'une série de tests psychologiques.
Quand, durant mes études de portugais, je lisais les œuvres de Fernando Pessoa, j'étais loin d'imaginer qu'un jour je pourrais jeter ce même coup d'œil sur sa bibliothèque et lire une partie des livres qu'elle contient. J'étais encore plus loin de concevoir l'idée qu'un jour il me serait possible de le faire sans sortir de chez moi. Pourtant, c'est chose possible car la Casa Pessoa a mis en ligne la bibliothèque personnelle de l'auteur, du moins tous les ouvrages libres de droits.
J'ai passé quelques heures à la parcourir avec passion, imaginant que j'allais peut-être trouver la source du mystère Pessoa et du génie multiple de l'auteur du grandiose Mensagem, du Livro do Desassossego, et des recherches sur la vérité occulte…

Outre des ouvrages en portugais, la bibliothèque de Pessoa contient de nombreux volumes en anglais et en français. Pour qui connaît l'œuvre de Pessoa, cette bibliothèque n'est pas véritablement une surprise. Elle est très cohérente avec ce que l'on sait de lui. Poésies victoriennes, œuvres de William Blake, magie…
En ouvrant les livres on constate que Pessoa soulignait les passages qui l'intéressaient, mais n'annotait pas.

Dans un texte des années 1910, il écrivait :
J'ai dépassé le stade de la lecture. Je ne lis plus rien, excepté des journaux à l'occasion, de la littérature légère et des livres pratiques relatifs aux matières que j'étudie et pour lesquelles le simple raisonnement est insuffisant.
J'ai pratiquement laissé tomber la littérature en tant que tel. Je pourrais en lire pour apprendre ou par plaisir. Mais je n'ai plus rien à apprendre, et le plaisir que l'on tire d'un livre est d'un genre qui peut être facilement remplacé par celui, immédiat, du contact avec la nature et de l'observation de la vie .
Il ajoutait :
Tous mes livres sont des livres de référence. Je lis Shakespeare seulement en relation avec "le problème Shakespeare" : le reste je le sais déjà. 
J'ai découvert que la lecture est une forme de rêve qui assujettit. Si je dois rêver, pourquoi pas mes propres rêves ?

 

lundi 11 janvier 2016

Le Temps où tout était...


Plus j'avance en âge et plus je comprends pourquoi Proust a écrit A la Recherche du temps perdu.
De plus en plus d'occasions nous donnent envie de rembobiner la bande et de se repasser le film du temps où dans notre vie tout était... - je cherche le ou les adjectifs et finalement je n'en trouve pas.

Le temps où, dans notre vie, tout était.

 

samedi 2 janvier 2016

Vivre selon son voeu


"Vivre selon son vœu et mourir de son rêve,
formule véridique du terrestre bonheur."

Jolie formule, tirée de la pièce Sémiramis du Sâr Péladan.
Sémiramis est une grandes héroïne tragique comme les aimaient les symbolistes. Vierge mâle et conquérante, adulée par ses armées, qui, à l'orée de la vieillesse, abdique de sa gloire et de son pouvoir pour l'amour d'un jeune prisonnier égyptien.


Le texte est truffé de tirades pleines de panache. J'ai particulièrement aimé celle-ci, que je trouve grandiose dans la bouche d'une héroïne :
"Je suis du sexe des héros, des demi-dieux, des fondateurs d'empire,
je suis du sexe de l'épée !
Là, où naissent les rois, mon génie m'a monté.
Je ne dois rien au sort ; ma gloire je l'ai faite !
Mon sexe, c'est ma volonté."


La fin est plus classique puisque la guerrière renonce à l'épée, au pouvoir, à la gloire, trahit ses peuples et se trahit elle-même.
Jolie déclaration aussi que celle où elle revient sur les valeurs qu'elle défendait et représentait avant de connaître l'amour :
"C'est une vanité de vivre dans l'éclat
d'incarner les passions misérables d'un peuple,
et d'épuiser sa vie pour des couronnes de métal :
l'homme sage porte son univers en lui,
amant ou visionnaire; et ne s'inquiète
pas du sentiment d'autrui, car il s'est reconquis d'abord
sur la tyrannie des idées usuelles. Keth-Aour,
ta pure haleine, en passant sur ma chair, l'avive
comme s'éveille la terre froide au souffle de Tammuz."


C'est très beau, parcouru d'un grand souffle épique. On a tort d'avoir oublié Péladan, dont il faudrait redécouvrir les œuvres, notamment pour sa quête idéaliste et mystique. Cela nous ferait beaucoup de bien; l'idéalisme et l'aspiration au grand et au beau, c'est ce qui manque à notre civilisation vaincue par son matérialisme outrancier et étouffée par son cynisme jouisseur.


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Photographie : détail d'une représentation de Sémiramis donnée aux arènes de Nîmes en 1904. Dans le rôle titre, Madame Segond-Weber de la Comédie Française.  

 

vendredi 24 juillet 2015

"Entre deux mondes incertains", Jacques Sternberg, 1957

Un recueil de nouvelles, entre science(-fiction) et conscience... Les histoires ont pour décor des univers étranges, décalés,  peuplés de créatures fantastiques, indéfinissables.  Des être humains y évoluent, incertains et confus, et souvent s'y perdent. Ce sont des sortes d'anti-récits, surréalistes, bourrés d'images fulgurantes, comme par exemple, cette description tirée de la nouvelle "Arrête-toi et regarde" :
 
Alciude avait l'hiératique beauté d'une femme que l'on aurait mise en pièces pour la recréer ensuite en la greffant à des orchidées rares et des métaux précieux ; à la nuit tombante, elle devenait phosphorescente, de même qu'à l'aube il lui arrivait de changer de couleur pour virer au vert ou au violet. Mais son plus grand plaisir était de m'apparaître, quand nous faisions l'amour, entièrement transparente et je pénétrais alors, non plus dans un corps de femme, mais un mannequin de verre dont je pouvais voir les moindres organes se tordre sous les spasmes d'un véritable cyclone organique.
 
Entre Baudelaire et Lovecraft... Brillant, fascinant, magnifique  ! si psychédélique parfois que c'en est presque toxique...

 

mercredi 4 mars 2015

La Vie en gothiques

 
Je ne connaissais Faust que par les œuvres de Goethe. Ce périple dans la Nuremberg érudite du XVe siècle m'a donné envie de découvrir l'œuvre à l'origine du mythe, le Faust de 1587, Historia von D. Johann Fausten.

Les traductions de cette œuvre ne courent pas les rues. J'en ai trouvé une sur le site de Gallica, publiée en 1598, et donc rédigée en moyen français. Une version, plus récente, publiée en 1970, est épuisée…
Un peu plus de chance en anglais avec deux traductions en ligne, l'une contemporaine, Historia & Tales of Doctor Johannes Faustus sur ce site, et l'autre d'époque, imprimée, pour faire genre, en caractères gothiques, The History of the Damnable Life, and Deserved Death of Doctor John Faustus, 1592.

Entre La Chronique de Nuremberg, et cette dernière version de Faust, je vois la vie en gothiques, et je sens que mes pupilles sont devenues aussi biscornues et anguleuses que ces caractères.