jeudi 18 février 2016

La Bibliothèque de Fernando Pessoa

 
Rien n'est plus amusant et édifiant, quand on entre dans une maison pour la première fois, que de découvrir la bibliothèque. Une rangée de livres sur une étagère en dit plus sur l'occupant des lieux, sa personnalité et ses goûts, qu'une série de tests psychologiques.
Quand, durant mes études de portugais, je lisais les œuvres de Fernando Pessoa, j'étais loin d'imaginer qu'un jour je pourrais jeter ce même coup d'œil sur sa bibliothèque et lire une partie des livres qu'elle contient. J'étais encore plus loin de concevoir l'idée qu'un jour il me serait possible de le faire sans sortir de chez moi. Pourtant, c'est chose possible car la Casa Pessoa a mis en ligne la bibliothèque personnelle de l'auteur, du moins tous les ouvrages libres de droits.
J'ai passé quelques heures à la parcourir avec passion, imaginant que j'allais peut-être trouver la source du mystère Pessoa et du génie multiple de l'auteur du grandiose Mensagem, du Livro do Desassossego, et des recherches sur la vérité occulte…

Outre des ouvrages en portugais, la bibliothèque de Pessoa contient de nombreux volumes en anglais et en français. Pour qui connaît l'œuvre de Pessoa, cette bibliothèque n'est pas véritablement une surprise. Elle est très cohérente avec ce que l'on sait de lui. Poésies victoriennes, œuvres de William Blake, magie…
En ouvrant les livres on constate que Pessoa soulignait les passages qui l'intéressaient, mais n'annotait pas.

Dans un texte des années 1910, il écrivait :
J'ai dépassé le stade de la lecture. Je ne lis plus rien, excepté des journaux à l'occasion, de la littérature légère et des livres pratiques relatifs aux matières que j'étudie et pour lesquelles le simple raisonnement est insuffisant.
J'ai pratiquement laissé tomber la littérature en tant que tel. Je pourrais en lire pour apprendre ou par plaisir. Mais je n'ai plus rien à apprendre, et le plaisir que l'on tire d'un livre est d'un genre qui peut être facilement remplacé par celui, immédiat, du contact avec la nature et de l'observation de la vie .
Il ajoutait :
Tous mes livres sont des livres de référence. Je lis Shakespeare seulement en relation avec "le problème Shakespeare" : le reste je le sais déjà. 
J'ai découvert que la lecture est une forme de rêve qui assujettit. Si je dois rêver, pourquoi pas mes propres rêves ?

 

Le Livre du destin

 
Trouvé dans la bibliothèque de Fernando Pessoa, ce numéro du magazine de Détective du 2 mai 1929, en partie dédié aux déboires de Sir Aleister Crowley.
L'article, rédigé par Pierre Lazareff et Claude Dherelle, se terminait sur la devise du sulfureux "mage" :
 
Le livre du destin est fait pour être déchiré.
 
Une devise que les deux journalistes disaient faire froid dans le dos. Elle est surtout impressionnante.

 

lundi 11 janvier 2016

Lazarus

Samedi, je suis allée, comme tous les jours, rendre visite à ma mère qui est à l'hôpital et lutte contre un cancer. J'étais près d'elle et je vérifiais le fonctionnement de mon nouveau smartphone. Dans les médias tout le monde ne parlait que du nouvel album de Bowie. Pour la distraire, et la changer un peu d'ambiance, je lui ai dit "tiens, on va regarder ensemble le clip de Bowie !" et je lui mets Lazarus.
Ce n'était pas une bonne idée, mais je ne pouvais pas m'en douter. Lui infliger la vue de ce type en souffrance, hurlant et se débattant contre la mort sur son lit d'hôpital, c'était comme lui tendre un miroir pour contempler sa propre expérience, car s'il est une chose que ce clip fait bien, c'est montrer la violence de la maladie et l'angoisse de la mort. Pour effacer cette impression, j'ai mis une autre vidéo, mais le moribond y était encore, alors j'ai arrêté...
J'ai pensé à un album concept du type Outside que j'avais adoré, mais il m'a semblé qu'un nouveau degré avait été franchi dans le morbide. C'était trop désespéré et si réaliste que cela m'a effrayée... Je me suis demandé où en était le type qui produisait ce genre de clips...

Pour cette raison, l'annonce de sa mort ne m'a pas surprise. Il l'avait en quelque sorte déjà faite lui-même et mise en scène. Artiste jusqu'à son dernier souffle, et magistral jusqu'au bout, preuve que l'on peut réussir son départ de rock star sans faire une overdose à 27 ans.

En ce moment, tout mon univers s'écroule, par grands pans et à grand fracas. C'est sans doute cela que l'on appelle vieillir. Il me semble que la vieillesse se définit davantage par ce que l'on perd en cours de route que par ce que l'on devient soi-même.

Le Temps où tout était...


Plus j'avance en âge et plus je comprends pourquoi Proust a écrit A la Recherche du temps perdu.
De plus en plus d'occasions nous donnent envie de rembobiner la bande et de se repasser le film du temps où dans notre vie tout était... - je cherche le ou les adjectifs et finalement je n'en trouve pas.

Le temps où, dans notre vie, tout était.

 

samedi 2 janvier 2016

Vivre selon son voeu


"Vivre selon son vœu et mourir de son rêve,
formule véridique du terrestre bonheur."

Jolie formule, tirée de la pièce Sémiramis du Sâr Péladan.
Sémiramis est une grandes héroïne tragique comme les aimaient les symbolistes. Vierge mâle et conquérante, adulée par ses armées, qui, à l'orée de la vieillesse, abdique de sa gloire et de son pouvoir pour l'amour d'un jeune prisonnier égyptien.


Le texte est truffé de tirades pleines de panache. J'ai particulièrement aimé celle-ci, que je trouve grandiose dans la bouche d'une héroïne :
"Je suis du sexe des héros, des demi-dieux, des fondateurs d'empire,
je suis du sexe de l'épée !
Là, où naissent les rois, mon génie m'a monté.
Je ne dois rien au sort ; ma gloire je l'ai faite !
Mon sexe, c'est ma volonté."


La fin est plus classique puisque la guerrière renonce à l'épée, au pouvoir, à la gloire, trahit ses peuples et se trahit elle-même.
Jolie déclaration aussi que celle où elle revient sur les valeurs qu'elle défendait et représentait avant de connaître l'amour :
"C'est une vanité de vivre dans l'éclat
d'incarner les passions misérables d'un peuple,
et d'épuiser sa vie pour des couronnes de métal :
l'homme sage porte son univers en lui,
amant ou visionnaire; et ne s'inquiète
pas du sentiment d'autrui, car il s'est reconquis d'abord
sur la tyrannie des idées usuelles. Keth-Aour,
ta pure haleine, en passant sur ma chair, l'avive
comme s'éveille la terre froide au souffle de Tammuz."


C'est très beau, parcouru d'un grand souffle épique. On a tort d'avoir oublié Péladan, dont il faudrait redécouvrir les œuvres, notamment pour sa quête idéaliste et mystique. Cela nous ferait beaucoup de bien; l'idéalisme et l'aspiration au grand et au beau, c'est ce qui manque à notre civilisation vaincue par son matérialisme outrancier et étouffée par son cynisme jouisseur.


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Photographie : détail d'une représentation de Sémiramis donnée aux arènes de Nîmes en 1904. Dans le rôle titre, Madame Segond-Weber de la Comédie Française.  

 

jeudi 31 décembre 2015

Le Côté Greffulhe


C'est de ce côté-là que mes dernières lectures m'ont conduite :

- La Mode retrouvée – Les Robes trésors de la Comtesse Greffulhe, le catalogue de l'exposition qui se tient en ce moment au Palais Galliera (7 novembre 2015 au 20 mars 2016) et qui traversera ensuite l'Atlantique pour être présentée au musée du Fashion Institute of Technology de New York (septembre 2016- janvier 2017).
- La Comtesse Greffulhe – L'Ombre des Guermantes, Laure Hillerin, Flammarion, 2015.



En voyant un reportage sur l'exposition du musée Galliera consacrée aux tenues fabuleuses de la Comtesse Greffulhe, cette femme qui à la Belle Époque bluffait le tout Paris et plane en divinité tutélaire sur l'œuvre de Proust, j'ai véritablement compris la fascination qu'elle avait pu exercer sur ses contemporains. Belle et suprêmement élégante, elle s'était forgé un style, un personnage, un rôle qu'elle jouait à la perfection en société. Elle avait même élaboré une théorie du prestige.

Il faut lire la biographie pour se rendre compte qu'Elizabeth de Caraman-Chimay, Comtesse Greffulhe, était bien différente du personnage futile, superficiel et distant que l'on imagine en lisant Proust et en voyant ses robes et ses portraits. Née au sein d'une famille aristocratique ancienne et prestigieuse, mais sans fortune, où l'on cultivait l'amour de la musique et des arts, Elizabeth avait reçu en plus de la beauté, l'intelligence et un esprit curieux de tout. Les quelques textes cités révèlent une femme brillante et lucide.

Son mariage, à 18 ans, avec Henry Greffulhe fit d'elle une femme riche (*), mais malheureuse et dépressive. Menteur, manipulateur, jaloux, coléreux, brutal, Greffulhe était ce qu'on appelle aujourd'hui un pervers narcissique qui passa sa vie à humilier son épouse et à la maltraiter tant au moral qu'au physique.

Le prodige, au final, ce ne sont pas ses vêtements, aussi fabuleux qu'ils aient été, mais que la Comtesse soit parvenue à survivre, tête haute, à l'opération de destruction massive entreprise par son mari. Plus qu'une marque de narcissisme ou de superficialité, ses tenues fantastiques furent probablement un moyen de survie, une manière d'exister, de résister, pour ne pas sombrer.
Plus Greffulhe essayait de l'entraîner vers le bas, plus elle s'efforçait de s'échapper par le haut, par la beauté, les arts et la musique. Pour paraphraser Proust, là où son mariage l'emmurait, son intelligence a percé une issue.

Son mari ne lui donnant rien pour financer ses œuvres, elle usa de son prestige pour mobiliser des sponsors et monter des concerts qui étaient à la fois une manière de promouvoir l'art et les artistes et de rassembler des fonds pour des œuvres caritatives (nos contemporains n'ont rien inventé). Elle a fait jouer Rameau à une époque où ses œuvres étaient oubliées, elle a remué ciel et terre pour monter Les Troyens de Berlioz, soutenu Wagner et les Ballets Russes, trouvé des fonds pour les recherches de Pierre et Marie Curie, pour Branly, et bien d'autres encore. Elle militait pour que les femmes aient les mêmes droits civiques que les hommes, pour qu'elles soient libres de leurs choix et de leur destin et ne subissent plus la "tyrannie" du mariage. Elle était en faveur du divorce et de l'avortement.
C'était plus qu'une belle silhouette, mais, à son époque, les qualités des femmes de cette trempe n'étaient pas reconnues.

Ces lectures m'ont donné envie de faire plus ample connaissance avec elle, et je me prends à rêver qu'un jour l'on publie sa correspondance et ses journaux intimes.


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(*) - Riche, du moins en apparence, car elle ne possédait rien d'autre que ses vêtements et son mari fit en sorte qu'elle ne puisse jamais rien posséder.

 

jeudi 19 novembre 2015

A la recherche du temps perdu



Il fut un temps où je lisais l'œuvre de Proust une fois par an. Chaque hiver, le froid et la grisaille me donnaient envie de retrouver l'ambiance de cette scène où l'auteur évoque madame Swann dans son boudoir transcendé par les éclats baroques des chrysanthèmes. La lecture de cet extrait me donnait la nostalgie du reste de l'œuvre, alors je reprenais la lecture au tout début.
Les jours où Mme Swann n'était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et qu'on trouverait aujourd'hui peu appropriés à l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme – dans la grande chaleur des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que les romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire de plus élégant, c'est qu'ils étaient « douillettement capitonnés » – le même air frileux qu'aux roses, qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré l'hiver, dans l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. À cause de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas avertie de votre entrée comme aujourd'hui continuait à lire pendant que vous étiez déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme qui les portait devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux – quand j'allais faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant, de par mon chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : « Ton ami m'a fait une visite » – venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Mais j'étais touché, moins par ce que ces chrysanthèmes avaient d'éphémère, que de relativement durable par rapport à ces tons aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre, et qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann, s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse, à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
….

jeudi 27 août 2015

"Ici mon beau soleil repose..."

 
En ce moment, tous les soirs on voit sur Arte, à 20h00, une série documentaire intitulée Douces France(s)
 
On y survole, de manière lente et majestueuse, des paysages verdoyants, plaines et bocages, de jolis villages, des jardins, des rivières, des lacs… 
 
De temps à autre, on plonge pour entrer dans un château, découvrir une maison d'artiste, un artisan d'art, une curiosité. 
 
Vu du ciel, tout est si incroyablement beau qu'on se dit qu'à la prochaine étape, c'est certain, nous allons nous retrouver sur les rivages du Lignon en compagnie d'Astrée et de Céladon.

 

mardi 11 août 2015

Designa


détail de la couverture   

Paru chez Wooden Books l'année dernière, cet ouvrage est une sorte de compendium des Secrets techniques des arts visuels traditionnels, c'est à dire tout ce qui concerne la création et la construction de formes, géométriques ou non, et leur utilisation comme motifs décoratifs dans les arts des différentes cultures au cours des siècles passés.
D'un format pratique, c'est-à-dire suffisamment grand sans être encombrant (16x20 cm), le livre rassemble une série d'ouvrages qui avaient tous auparavant fait l'objet d'une publication individuelle chez ce même éditeur : Celtic Pattern d'Adam Tetlow, Islamic Design de david Sutton, Curves de Lisa DeLong, Perspective par Pheobe McNaughton, Symmetry de David Wade et enfin The Golden Section de Scott Olsen.

Un appendice a été ajouté, dans lequel on trouve un ensemble de documents sur des sujets aussi divers que les pigments anciens, les courbes mathématiques, la construction de figures géométriques à la règle et au compas ou le concept chinois de "Li" et bien d'autres encore.

C'est très bien fait et la lecture est passionnante. Alors qu'on oppose habituellement forme et fond, ici la forme est la manifestation du fond et le fond mène à la forme. Ensemble, ils dévoilent l'architecture secrète des choses.

Designa - Technical Secrets of the Traditional Visual Arts
Wooden Books, 2014, 410 p.

vendredi 24 juillet 2015

"Entre deux mondes incertains", Jacques Sternberg, 1957

Un recueil de nouvelles, entre science(-fiction) et conscience... Les histoires ont pour décor des univers étranges, décalés,  peuplés de créatures fantastiques, indéfinissables.  Des être humains y évoluent, incertains et confus, et souvent s'y perdent. Ce sont des sortes d'anti-récits, surréalistes, bourrés d'images fulgurantes, comme par exemple, cette description tirée de la nouvelle "Arrête-toi et regarde" :
 
Alciude avait l'hiératique beauté d'une femme que l'on aurait mise en pièces pour la recréer ensuite en la greffant à des orchidées rares et des métaux précieux ; à la nuit tombante, elle devenait phosphorescente, de même qu'à l'aube il lui arrivait de changer de couleur pour virer au vert ou au violet. Mais son plus grand plaisir était de m'apparaître, quand nous faisions l'amour, entièrement transparente et je pénétrais alors, non plus dans un corps de femme, mais un mannequin de verre dont je pouvais voir les moindres organes se tordre sous les spasmes d'un véritable cyclone organique.
 
Entre Baudelaire et Lovecraft... Brillant, fascinant, magnifique  ! si psychédélique parfois que c'en est presque toxique...

 

samedi 20 juin 2015

L'Auteure et sa chimère


Gallica conserve l'album de photo familial de la famille Gautier. Y figure ce cliché montrant un buste à l'antique de Judith Gautier.

J'ai aimé l'idée de cette chimère qui, ailes déployées, semble surgir du cerveau de la romancière...
Mais, est-ce une chimère ou une allusion à l'œuvre de Wagner, au Fafner de Siegfried ? Judith faisait partie des groupies du maître. 

 

mardi 5 mai 2015

"Eléments de Composition Décorative"


 
En considérant ce petit opuscule de 1909, déjà mentionné dans l'entrée précédente, et en lisant sur sa couverture la formule "A l'usage des Elèves des Ecoles Primaires…" je n'ai pu m'empêcher de faire une comparaison avec ce que l'on enseigne de nos jours dans les écoles primaires et les collèges et de constater une fois encore l'épouvantable décadence.

 
Le dessin étant une de mes passions d'enfance, j'aurais beaucoup aimé que l'on me donne ce genre de bases, mais, s'il est des choses qu'on n'enseigne plus depuis longtemps dans les écoles et les collèges, ce sont justement ces bases solides sans lesquelles on ne peut pas penser et créer efficacement.

Un enseignement digne de ce nom devrait également repérer les prédispositions et les goûts des enfants et les aider à les développer et à progresser dans leurs matières favorites. Ce n'est apparemment pas non plus le but poursuivi par le système actuel qui semble plus occupé à abrutir et endoctriner qu'à apporter connaissances et compétences.
 
Est-il possible de fournir un enseignement qui ne soit pas une forme de lavage de cerveau opéré au profit de celui qui le dispense ?

 

mercredi 4 mars 2015

Depuis le commencement du monde...

 
À propos de la Chronique de Nuremberg ou Liber Chronicarum, 1493

Dans la deuxième partie de son roman, Le Crime de Sylvestre Bonnard, l'histoire charmante d'un vieux bibliophile, Anatole France introduit une scène étrange où le vieillard à la vision d'une fée vêtue d'un costume médiéval assise sur un volume de la Chronique de Nuremberg. L'apparition combinée de cette créature magique et d'un ouvrage allemand du XVe siècle m'a fait me demander si le but de l'auteur n'était pas d'amener son lecteur à penser à Faust, car, si l'on y réfléchit bien, Sylvestre Bonnard peut apparaître comme une sorte de double positif, angélique, de ce personnage mythique. Pour en avoir le cœur net, j'ai voulu en savoir plus sur la Chronique.

La Chronique est dite "de Nuremberg" car publiée dans cette ville, tout comme le fut le premier récit de Faust, Historia von D. Johann Fausten, près d'un siècle plus tard, en 1587. Le Liber Chronicarum est une sorte d'encyclopédie, de concentré des connaissances de l'époque. Le titre exact en est "Registre du Livre des chroniques et des histoires avec figures et des illustrations depuis le commencement du monde à nos jours". Publiée dès l'origine en deux langues, latin et allemand, elle vaut aussi pour la série de gravures sur bois qui l'illustrent et par la lumière qu'elle jette sur la conception du monde qui était celle d'un érudit humaniste de la fin du XVe siècle.
 
La carte du monde

Le prospectus vantant l'ouvrage disait :
Très cher lecteur, un grand événement vient de se produire, que l'on se place du point de vue de la paix générale dans le monde ou de l'instruction des hommes. Car rien jusqu'alors n'a vu le jour qui n'ait apporté aux hommes érudits et cultivés un plus grand et riche plaisir que ce nouveau livre des Chroniques rempli d'illustrations de personnages et de villes célèbres, et imprimé au frais de quelques citoyens prestigieux de Nuremberg. Quand tu commenceras à le lire, lecteur, tu seras à ce point passionné, je peux te le promettre, que tu auras l'impression non pas d'être le lecteur des événements survenus à toutes ces époques, mais d'en être le témoin direct….
[…]
Prends ton essor, O Livre, et envole-toi dans les airs ;
On n'imprima jamais rien qui te soit comparable.
[…]
Allons ! Parcours rapidement la Terre entière et viens
Tranquillement terminer ta courses entre des mains érudites.
 

Venise (détail)
 
Les éditions Taschen ont publié, en 2006, un fac-similé que l'on peut procurer pour une somme relativement modique si l'on considère la qualité de l'ensemble.
En lisant le livret explicatif en français qui accompagne le fac-similé, on découvre qu'il y a bien un rapport avec Faust. On s'était toujours demandé pourquoi le périple du docteur Faustus était si illogique du point de vue géographique, de Trêves à Paris, puis Mayence, et Naples... jusqu'à ce que l'on se rende compte que l'itinéraire de Faust suivait en fait l'ordre dans lequel les villes apparaissent dans la Chronique. L'auteur du Faust s'est servi de la Chronique pour enrichir son texte.
 
 
Le septième jour de la création
 

 

La Vie en gothiques

 
Je ne connaissais Faust que par les œuvres de Goethe. Ce périple dans la Nuremberg érudite du XVe siècle m'a donné envie de découvrir l'œuvre à l'origine du mythe, le Faust de 1587, Historia von D. Johann Fausten.

Les traductions de cette œuvre ne courent pas les rues. J'en ai trouvé une sur le site de Gallica, publiée en 1598, et donc rédigée en moyen français. Une version, plus récente, publiée en 1970, est épuisée…
Un peu plus de chance en anglais avec deux traductions en ligne, l'une contemporaine, Historia & Tales of Doctor Johannes Faustus sur ce site, et l'autre d'époque, imprimée, pour faire genre, en caractères gothiques, The History of the Damnable Life, and Deserved Death of Doctor John Faustus, 1592.

Entre La Chronique de Nuremberg, et cette dernière version de Faust, je vois la vie en gothiques, et je sens que mes pupilles sont devenues aussi biscornues et anguleuses que ces caractères.