vendredi 11 mai 2018

Quand l'auteur se prend pour un de ses personnages...

... le dénouement est-il nécessairement tragique ?

Telle est la question qui m'est venue à l'esprit en lisant cette observation de Julien Green à propos du suicide de Montherlant :
Ayant inventé un personnage tout de bravoure et d'éclat, il a fini par se prendre pour lui et s'y est conformé jusqu'à la fin. C'est le personnage qui a appuyé sur la détente, non l'homme, et il faut prier pour l'homme.
Julien GREEN, La Bouteille à la mer - Journal 1972-1976, 1er octobre 1972.  
Cela m'a rappelé Mishima dont, dans un article consacré au film de Paul Schrader, j'analysais le suicide comme étant un geste littéraire qu'il est venu inscrire dans la réalité, faisant ainsi, par sa mort, se rejoindre sa vie et son œuvre.

dimanche 17 décembre 2017

L'Oeil dépoussiéré

Cette semaine j'ai effectué un raid dans ce lieu où pullule l'étiquette jaune fluo indécollable. Depuis un moment déjà j'évitais de m'y rendre car pour les personnes de peu de volonté dont je suis c'est un endroit de perdition. J'en reviens toujours avec trois tonnes de bouquins et de DVD sous chaque bras. Cela n'a pas manqué. J'ai opéré une razzia parmi les livres graphiques et rapporté, entre autres, ces trois ouvrages qui ont pour point commun de parer la littérature classique des atours de la BD : ce sont les volumes 1 & 2 du Canon graphique et Monsieur Bermutier de Marteen Vande Wiele.
Les deux volumes du Canon Graphique (il y en a trois en tout), publiés par les éditions Télémaque, présentent des extraits des grands classiques de la littérature mondiale illustrés ou revisités par tout ce que l'univers de la BD et de l'illustration compte de noms prestigieux. Ce sont de bons grands, gros bouquins comme on les aime, de beaux bébés de 450 à 500 pages. Les textes vont de l'Illiade à Baudelaire en passant par le Tao Te King, des contes indiens ou japonais et tout un tas de chef- d'œuvres aussi intéressants que disparates. Quant aux illustrations, tous les genres s'y côtoient. C'est une véritable invitation au voyage et au dépaysement, et à explorer les arcanes de la création et de la pensée humaine.
Monsieur Bermutier, publié chez Casterman, reprend quant à lui des nouvelles de Maupassant d'une manière très habile et dans un style qui ne manque pas de charme. Il se lit d'une traite.

Personne ne peut résister aux classiques quand ils se présentent sous ces traits-là. Ce grand dépoussiérage nous permet de réaliser à quel point ces textes sont intemporels et que ce n'est que le regard que nous portons habituellement sur eux qui les rejette dans le passé.
C'est notre œil qui est empoussiéré.

mercredi 13 décembre 2017

"L'Enfer" de Clouzot

Clouzot a peuplé son Enfer de quelques jolies créatures comme cette jeune femme sexy.
Peut-être est-ce parce que j'ai visionné le documentaire sur L'Enfer et le film de Visconti à quelques jours de distance, à moins que ce ne soit dû à l'attitude équivoque des deux personnages ou au fait que tous deux portent un costume de matelot, mais la vue de ce cliché me fait penser au Tadzio de La Mort à Venise.
Sujet d'étude : du rôle ambigu du costume marin au cinéma et dans la littérature.

dimanche 29 octobre 2017

Exil

Pour la première fois il se représentait la solitude du chef non plus comme l’isolement du sommet mais comme un exil loin de la vérité.

Jacques Abeille, Le Veilleur du jour.

mardi 20 juin 2017

Jaloo - Insight


L'artiste qui m'a donné envie de renouer avec la MPB (Musique Populaire Brésilienne) que j'avais un peu perdue de vue et d'ouïe ces dernières années.

 

mercredi 7 juin 2017

"What to draw and how to draw it", E. G. Lutz, 1913

Trouvé par hasard, en cherchant de vieux livres, cet opuscule réjouissant publié en 1913 aux États-Unis, et qui vous enseignera "Quoi dessiner et comment le dessiner". J'adore ce genre de concept. C'est bien pensé, ludique et cela a dû, depuis un siècle, amuser des tripotées d'enfants passionnés de dessin.
Voici un exemple de planche.

Je ne l'ai pas choisie au hasard. Elle m'a rappelé de vieux souvenirs, car j'ai commencé ma vie "d'artiste" en reproduisant inlassablement un modèle proche du "C". Je m'étais spécialisée dans la production de poissons, que je barbouillais de diverses couleurs. Je devais avoir deux ou trois ans, et j'imagine que c'est ma mère qui m'avait enseigné comment faire. Quel dommage qu'elle n'ait pas eu ce genre de bouquin sous la main! J'aurais peut-être eu une chance d'échapper à ce délire pisciforme.

Vous trouverez le livre sur le site archive. org

 

lundi 24 avril 2017

"The Young Pope", Paolo Sorrentino, 2016

 
Il mondo si è fermato per parlare d'amore.(*)
 

Quand on commence à regarder cette série, on ne sait pas du tout à quoi s'attendre, et c'est un sentiment qui perdure jusqu'à la dernière minute.
Le scénario est bluffant, la réalisation magistrale. C'est beau. Subtile. On n'est plus habitué à tant de beauté et d'intelligence.
Sorrentino est un génie.
 
(*) - Le monde s'est arrêté pour parler d'amour.

 

dimanche 9 avril 2017

L'Homonyme



Parmi les fléaux d'internet, arrivant en troisième position derrière le troll et l'ex qui publie tes photos intimes pour te pourrir la vie, il y a ton homonyme.

L'homonyme, c'est le gars ou la fille que tu n'as jamais rencontré (e), mais qui par malchance porte le même nom et le même prénom que toi. Si tu te croyais unique, c'est râpé, mais ce n'est pas le pire : alors que tu as toujours fait très attention à ton image virtuelle afin de véhiculer des valeurs compatibles avec tes objectifs professionnels, l'homonyme, lui, ne s'est jamais embarrassé de ce genre de détails. Il vit sa vie et la partage généreusement avec son entourage via les réseaux sociaux, si bien que quand on tape ton nom à toi dans un moteur de recherches, le premier visage qui apparaît c'est le sien. Il n'est pas mal. Il sourit. Normal, il est en pleine teuf, le verre à la main. C'est un bambocheur ! Soyons honnêtes, il ne fait pas que cela. Il bronze sur la plage, tire la langue, joue à des jeux idiots, écoute de la musique ringarde.. Et il est plutôt courageux, car il trimballe son pack de bière jusque sur les pistes de ski... En le voyant s'épanouir sur la toile, tu as la curieuse sensation que toutes ses occupations n'ont qu'un seul objectif : ruiner ta crédibilité auprès de clients et d'employeurs potentiels. Et c'est bien le problème. Il abîme ton image seulement auprès de personnes qui ne te connaissent pas et qui ne vont pas aller faire de recherches poussées pour savoir si tu es bien le joyeux luron de la photo : ils viennent justement d'en voir assez pour ne pas avoir envie d'approfondir.

Le mal est sans remède. L'homonyme ne fait rien de répréhensible et il semble même très sympa. Il serait probablement ravi de trinquer avec toi s'il te croisait sur la poudreuse.

mardi 1 novembre 2016

Au Gré de mes explorations...

Au gré de mes explorations culturelles...
Quel titre donner à ce genre de recueil ? Après avoir longuement cherché, je suis revenue à ce mot que j'ai déjà employé dans d'autres contextes : "exotomanie". La culture n'est-elle pas un voyage, et chaque œuvre un continent étrange qui demande à être exploré ?

lundi 31 octobre 2016

Joyeux Halloween !


Même si Halloween ne fait guère partie des traditions locales, cette fête offre au moins le grand avantage de me permettre de mettre en avant quelques clichés difficilement exploitables en temps normal.
Il s'agit de l'une des marionnettes confectionnées par Maurice Sand, le fils de la grande George, et qui sont exposées dans la propriété familiale de Nohant.
Plusieurs œuvres de Maurice sont disponibles sur le site Gallica, notamment  Le Théâtre des marionnettes dont une des pièces s'intitule "Balandard aux Enfers". J'imagine bien cet inquiétant personnage hantant un endroit de ce genre.

 

samedi 30 avril 2016

Du monde dans "Tout-Monde"

Photo trouvée.

Cette fois, dans Tout-Monde d'Edouard Glissant, marquant la page 29, chapitre BANIANS.
Cette grande photo représente deux hommes devant un vaste panorama.

Sur la gauche de la photo, un homme jeune, début de trentaine peut-être, le visage en gros plan, de trois quart. Il a le cheveu court, ondulé, châtain, coiffé en arrière. Il porte une chemise rose déboutonnée. Il ne regarde pas l'objectif, mais quelque chose qui se trouve plus loin, sur la droite, derrière le photographe.

L'homme de droite est plus âgé. Ses cheveux sont gris. Il porte une chemisette dont les rayures se croisent et forment des quadrillages. Elle sont bleu gris, brun rouge, et beiges sur fond blanc. Il regarde le paysage qui s'étale en contrebas. C'est une campagne verdoyante, mais qui s'estompe progressivement dans une sorte de brume bleutée. On devine des bocages, des forêts, quelques petits reliefs, des rubans plus blancs, irréguliers, qui figurent probablement des chemins ou des routes. Aucune construction. Rien qui puisse permettre d'identifier la région en question. Le ciel est blanc.

Sans lieu ni temps, ce cliché pourrait avoir été oublié dans le livre la semaine dernière ou vingt ans plus tôt. Pas avant 1993, en tout cas, car c'est la date de l'édition. J'ai altéré la photo afin que ces personnes ne soient pas directement reconnaissables, car j'imagine qu'il leur serait désagréable de se retrouver, par hasard, affichées sur le blog (si confidentiel soit-il) d'une inconnue.

mercredi 30 mars 2016

"Eden Log" de Franck Vestiel, 2007

 
Comme le laisse facilement deviner l'affiche, il s'agit d'un film de science-fiction à la réalisation extrêmement graphique. Visuellement, on pourrait le situer quelque part dans la zone des Tetsuo de Shinya Tsukamoto (1989) et Pi (1998) de Darren Aronowsky, c'est-à-dire qu'on y trouve un travail remarquable sur l'image. De la véritable expression cinématographique, en somme, pas du blabla filmé. D'ailleurs, il comporte très peu de dialogues. Tout repose sur divers procédés cinématographiques, que l'on pourrait presque, si l'on osait, comparer à ceux que l'on trouvait dans les films de la haute époque expressionniste. Je pense plus particulièrement au Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene. Certes, l'esthétique n'est pas la même, mais il y a une espèce de parenté de conception dans l'utilisation du décor, des textures et des contrastes violents de lumière et d'obscurité. Même s'il me rappelle les films expressionnistes, Eden Log tire plutôt son inspiration de l'univers de la BD et du jeu vidéo.  On a d'ailleurs souvent l'impression d'être dans un jeu. On pense un peu à Resident Evil (les jeux, pas les films) quoique l'histoire soit complètement différente.Ce film propose une sorte immersion dans l'inconnu, et nous y plonge d'entrée, dès la première seconde, par une séquence assez géniale, un véritable morceau d'anthologie. La bande son, excellente, contribue à l'ambiance et à la fascination.
Je pense qu'Eden Log gagne à être abordé sans rien connaître de l'histoire, c'est pourquoi je n'en dirai pas un mot. La seule chose à savoir est que si vous avez aimé les films mentionnés ci-dessus, si vous aimez la sci-fi, la BD, le manga et les jeux vidéos, il y a de grandes chances pour que vous ayez toutes les qualités nécessaires pour l'apprécier à sa juste valeur.
Ce film est une petite pépite. Un hasard heureux me l'a mis sous la main. Pourquoi n'en a-t-on pas davantage entendu parler au moment de sa sortie ? Pas assez standard pour un milieu cinécomateux franchouillard qui préfère les histoires de fesses entre copains à moins que ce ne soit les histoires de copains entre fesses ? J'exagère ; il y a de très bons films en France, mais ce sont en général ceux dont on n'entend jamais parler et qui ne passent que dans de rares salles et à des heures impossibles. À côté de chez moi, la pépite, française ou étrangère, est programmée le mardi à quatorze heures. Dans l'impitoyable univers qu'est celui du cinéma, les choses sont très mal faites.
C'était le premier film du réalisateur. J'ai aussitôt cherché s'il en avait fait d'autres depuis. Déception. J'espère que ce ne sera pas le dernier, car un pareil talent inutilisé, c'est vraiment du gâchis.
...
Teaser:
ça tease, non ?
Belle performance de Clovis Cornillac - j'avais oublié de la mentionner dans l'article.
 


jeudi 18 février 2016

La Bibliothèque de Fernando Pessoa

 
Rien n'est plus amusant et édifiant, quand on entre dans une maison pour la première fois, que de découvrir la bibliothèque. Une rangée de livres sur une étagère en dit plus sur l'occupant des lieux, sa personnalité et ses goûts, qu'une série de tests psychologiques.
Quand, durant mes études de portugais, je lisais les œuvres de Fernando Pessoa, j'étais loin d'imaginer qu'un jour je pourrais jeter ce même coup d'œil sur sa bibliothèque et lire une partie des livres qu'elle contient. J'étais encore plus loin de concevoir l'idée qu'un jour il me serait possible de le faire sans sortir de chez moi. Pourtant, c'est chose possible car la Casa Pessoa a mis en ligne la bibliothèque personnelle de l'auteur, du moins tous les ouvrages libres de droits.
J'ai passé quelques heures à la parcourir avec passion, imaginant que j'allais peut-être trouver la source du mystère Pessoa et du génie multiple de l'auteur du grandiose Mensagem, du Livro do Desassossego, et des recherches sur la vérité occulte…

Outre des ouvrages en portugais, la bibliothèque de Pessoa contient de nombreux volumes en anglais et en français. Pour qui connaît l'œuvre de Pessoa, cette bibliothèque n'est pas véritablement une surprise. Elle est très cohérente avec ce que l'on sait de lui. Poésies victoriennes, œuvres de William Blake, magie…
En ouvrant les livres on constate que Pessoa soulignait les passages qui l'intéressaient, mais n'annotait pas.

Dans un texte des années 1910, il écrivait :
J'ai dépassé le stade de la lecture. Je ne lis plus rien, excepté des journaux à l'occasion, de la littérature légère et des livres pratiques relatifs aux matières que j'étudie et pour lesquelles le simple raisonnement est insuffisant.
J'ai pratiquement laissé tomber la littérature en tant que tel. Je pourrais en lire pour apprendre ou par plaisir. Mais je n'ai plus rien à apprendre, et le plaisir que l'on tire d'un livre est d'un genre qui peut être facilement remplacé par celui, immédiat, du contact avec la nature et de l'observation de la vie .
Il ajoutait :
Tous mes livres sont des livres de référence. Je lis Shakespeare seulement en relation avec "le problème Shakespeare" : le reste je le sais déjà. 
J'ai découvert que la lecture est une forme de rêve qui assujettit. Si je dois rêver, pourquoi pas mes propres rêves ?

 

Le Livre du destin

 
Trouvé dans la bibliothèque de Fernando Pessoa, ce numéro du magazine de Détective du 2 mai 1929, en partie dédié aux déboires de Sir Aleister Crowley.
L'article, rédigé par Pierre Lazareff et Claude Dherelle, se terminait sur la devise du sulfureux "mage" :
 
Le livre du destin est fait pour être déchiré.
 
Une devise que les deux journalistes disaient faire froid dans le dos. Elle est surtout impressionnante.

 

lundi 11 janvier 2016

Lazarus

Samedi, je suis allée, comme tous les jours, rendre visite à ma mère qui est à l'hôpital et lutte contre un cancer. J'étais près d'elle et je vérifiais le fonctionnement de mon nouveau smartphone. Dans les médias tout le monde ne parlait que du nouvel album de Bowie. Pour la distraire, et la changer un peu d'ambiance, je lui ai dit "tiens, on va regarder ensemble le clip de Bowie !" et je lui mets Lazarus.
Ce n'était pas une bonne idée, mais je ne pouvais pas m'en douter. Lui infliger la vue de ce type en souffrance, hurlant et se débattant contre la mort sur son lit d'hôpital, c'était comme lui tendre un miroir pour contempler sa propre expérience, car s'il est une chose que ce clip fait bien, c'est montrer la violence de la maladie et l'angoisse de la mort. Pour effacer cette impression, j'ai mis une autre vidéo, mais le moribond y était encore, alors j'ai arrêté...
J'ai pensé à un album concept du type Outside que j'avais adoré, mais il m'a semblé qu'un nouveau degré avait été franchi dans le morbide. C'était trop désespéré et si réaliste que cela m'a effrayée... Je me suis demandé où en était le type qui produisait ce genre de clips...

Pour cette raison, l'annonce de sa mort ne m'a pas surprise. Il l'avait en quelque sorte déjà faite lui-même et mise en scène. Artiste jusqu'à son dernier souffle, et magistral jusqu'au bout, preuve que l'on peut réussir son départ de rock star sans faire une overdose à 27 ans.

En ce moment, tout mon univers s'écroule, par grands pans et à grand fracas. C'est sans doute cela que l'on appelle vieillir. Il me semble que la vieillesse se définit davantage par ce que l'on perd en cours de route que par ce que l'on devient soi-même.

Le Temps où tout était...


Plus j'avance en âge et plus je comprends pourquoi Proust a écrit A la Recherche du temps perdu.
De plus en plus d'occasions nous donnent envie de rembobiner la bande et de se repasser le film du temps où dans notre vie tout était... - je cherche le ou les adjectifs et finalement je n'en trouve pas.

Le temps où, dans notre vie, tout était.

 

samedi 2 janvier 2016

Vivre selon son voeu


"Vivre selon son vœu et mourir de son rêve,
formule véridique du terrestre bonheur."

Jolie formule, tirée de la pièce Sémiramis du Sâr Péladan.
Sémiramis est une grandes héroïne tragique comme les aimaient les symbolistes. Vierge mâle et conquérante, adulée par ses armées, qui, à l'orée de la vieillesse, abdique de sa gloire et de son pouvoir pour l'amour d'un jeune prisonnier égyptien.


Le texte est truffé de tirades pleines de panache. J'ai particulièrement aimé celle-ci, que je trouve grandiose dans la bouche d'une héroïne :
"Je suis du sexe des héros, des demi-dieux, des fondateurs d'empire,
je suis du sexe de l'épée !
Là, où naissent les rois, mon génie m'a monté.
Je ne dois rien au sort ; ma gloire je l'ai faite !
Mon sexe, c'est ma volonté."


La fin est plus classique puisque la guerrière renonce à l'épée, au pouvoir, à la gloire, trahit ses peuples et se trahit elle-même.
Jolie déclaration aussi que celle où elle revient sur les valeurs qu'elle défendait et représentait avant de connaître l'amour :
"C'est une vanité de vivre dans l'éclat
d'incarner les passions misérables d'un peuple,
et d'épuiser sa vie pour des couronnes de métal :
l'homme sage porte son univers en lui,
amant ou visionnaire; et ne s'inquiète
pas du sentiment d'autrui, car il s'est reconquis d'abord
sur la tyrannie des idées usuelles. Keth-Aour,
ta pure haleine, en passant sur ma chair, l'avive
comme s'éveille la terre froide au souffle de Tammuz."


C'est très beau, parcouru d'un grand souffle épique. On a tort d'avoir oublié Péladan, dont il faudrait redécouvrir les œuvres, notamment pour sa quête idéaliste et mystique. Cela nous ferait beaucoup de bien; l'idéalisme et l'aspiration au grand et au beau, c'est ce qui manque à notre civilisation vaincue par son matérialisme outrancier et étouffée par son cynisme jouisseur.


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Photographie : détail d'une représentation de Sémiramis donnée aux arènes de Nîmes en 1904. Dans le rôle titre, Madame Segond-Weber de la Comédie Française.  

 

jeudi 31 décembre 2015

Le Côté Greffulhe


C'est de ce côté-là que mes dernières lectures m'ont conduite :

- La Mode retrouvée – Les Robes trésors de la Comtesse Greffulhe, le catalogue de l'exposition qui se tient en ce moment au Palais Galliera (7 novembre 2015 au 20 mars 2016) et qui traversera ensuite l'Atlantique pour être présentée au musée du Fashion Institute of Technology de New York (septembre 2016- janvier 2017).
- La Comtesse Greffulhe – L'Ombre des Guermantes, Laure Hillerin, Flammarion, 2015.



En voyant un reportage sur l'exposition du musée Galliera consacrée aux tenues fabuleuses de la Comtesse Greffulhe, cette femme qui à la Belle Époque bluffait le tout Paris et plane en divinité tutélaire sur l'œuvre de Proust, j'ai véritablement compris la fascination qu'elle avait pu exercer sur ses contemporains. Belle et suprêmement élégante, elle s'était forgé un style, un personnage, un rôle qu'elle jouait à la perfection en société. Elle avait même élaboré une théorie du prestige.

Il faut lire la biographie pour se rendre compte qu'Elizabeth de Caraman-Chimay, Comtesse Greffulhe, était bien différente du personnage futile, superficiel et distant que l'on imagine en lisant Proust et en voyant ses robes et ses portraits. Née au sein d'une famille aristocratique ancienne et prestigieuse, mais sans fortune, où l'on cultivait l'amour de la musique et des arts, Elizabeth avait reçu en plus de la beauté, l'intelligence et un esprit curieux de tout. Les quelques textes cités révèlent une femme brillante et lucide.

Son mariage, à 18 ans, avec Henry Greffulhe fit d'elle une femme riche (*), mais malheureuse et dépressive. Menteur, manipulateur, jaloux, coléreux, brutal, Greffulhe était ce qu'on appelle aujourd'hui un pervers narcissique qui passa sa vie à humilier son épouse et à la maltraiter tant au moral qu'au physique.

Le prodige, au final, ce ne sont pas ses vêtements, aussi fabuleux qu'ils aient été, mais que la Comtesse soit parvenue à survivre, tête haute, à l'opération de destruction massive entreprise par son mari. Plus qu'une marque de narcissisme ou de superficialité, ses tenues fantastiques furent probablement un moyen de survie, une manière d'exister, de résister, pour ne pas sombrer.
Plus Greffulhe essayait de l'entraîner vers le bas, plus elle s'efforçait de s'échapper par le haut, par la beauté, les arts et la musique. Pour paraphraser Proust, là où son mariage l'emmurait, son intelligence a percé une issue.

Son mari ne lui donnant rien pour financer ses œuvres, elle usa de son prestige pour mobiliser des sponsors et monter des concerts qui étaient à la fois une manière de promouvoir l'art et les artistes et de rassembler des fonds pour des œuvres caritatives (nos contemporains n'ont rien inventé). Elle a fait jouer Rameau à une époque où ses œuvres étaient oubliées, elle a remué ciel et terre pour monter Les Troyens de Berlioz, soutenu Wagner et les Ballets Russes, trouvé des fonds pour les recherches de Pierre et Marie Curie, pour Branly, et bien d'autres encore. Elle militait pour que les femmes aient les mêmes droits civiques que les hommes, pour qu'elles soient libres de leurs choix et de leur destin et ne subissent plus la "tyrannie" du mariage. Elle était en faveur du divorce et de l'avortement.
C'était plus qu'une belle silhouette, mais, à son époque, les qualités des femmes de cette trempe n'étaient pas reconnues.

Ces lectures m'ont donné envie de faire plus ample connaissance avec elle, et je me prends à rêver qu'un jour l'on publie sa correspondance et ses journaux intimes.


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(*) - Riche, du moins en apparence, car elle ne possédait rien d'autre que ses vêtements et son mari fit en sorte qu'elle ne puisse jamais rien posséder.

 

jeudi 19 novembre 2015

A la recherche du temps perdu



Il fut un temps où je lisais l'œuvre de Proust une fois par an. Chaque hiver, le froid et la grisaille me donnaient envie de retrouver l'ambiance de cette scène où l'auteur évoque madame Swann dans son boudoir transcendé par les éclats baroques des chrysanthèmes. La lecture de cet extrait me donnait la nostalgie du reste de l'œuvre, alors je reprenais la lecture au tout début.
Les jours où Mme Swann n'était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et qu'on trouverait aujourd'hui peu appropriés à l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme – dans la grande chaleur des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que les romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire de plus élégant, c'est qu'ils étaient « douillettement capitonnés » – le même air frileux qu'aux roses, qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré l'hiver, dans l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. À cause de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas avertie de votre entrée comme aujourd'hui continuait à lire pendant que vous étiez déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme qui les portait devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne les avons guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux – quand j'allais faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant, de par mon chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette Gilberte à qui elle dirait le lendemain : « Ton ami m'a fait une visite » – venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait que quelques jours. Mais j'étais touché, moins par ce que ces chrysanthèmes avaient d'éphémère, que de relativement durable par rapport à ces tons aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre, et qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann, s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse, à goûter avidement pendant cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
….

jeudi 27 août 2015

"Ici mon beau soleil repose..."

 
En ce moment, tous les soirs on voit sur Arte, à 20h00, une série documentaire intitulée Douces France(s)
 
On y survole, de manière lente et majestueuse, des paysages verdoyants, plaines et bocages, de jolis villages, des jardins, des rivières, des lacs… 
 
De temps à autre, on plonge pour entrer dans un château, découvrir une maison d'artiste, un artisan d'art, une curiosité. 
 
Vu du ciel, tout est si incroyablement beau qu'on se dit qu'à la prochaine étape, c'est certain, nous allons nous retrouver sur les rivages du Lignon en compagnie d'Astrée et de Céladon.